TABLE DES MATIÈRES

Le texte libre

AVANT-PROPOS

-Un peu d'histoire.

LE TEXTE LIBRE, BASE D'UNE PEDAGOGIE VIVANTE

- Le texte libre doit être vraiment libre

- Le texte libre doit être motivé

- Le texte libre ne doit pas être un à-côté de votre travail scolaire

A L'ÉCOLE MATERNELLE ET DANS LA CLASSE ENFANTINE

- Le texte libre oral

Le texte libre écrit

AUX COURS PREPARATOIRE, ELEMENTAIRE, MOYEN ET SUPERIEUR

- Rédaction libre des textes

- Choix du texte

- Mise au point du texte

- Quelques exemples de mise au point des textes

LA QUALITE DES TEXTES D'ENFANTS

- Comment, dans nos classes, accéder au poème?

L'EXPLOITATION PEDAGOGIQUE DU TEXTE LIBRE

0[1] éditions de l'école Moderne, Cannes.

0[2] C. Freinet : Méthode naturelle de lecture. éditions de lécole Moderne, Cannes.

Le texte libre

Par Célestin Freinet

AVANT-PROPOS

Il est dans toutes découvertes des surprises qui étonnent les inventeurs eux-mêmes: la masse se saisit parfois d'un aspect imprévu de ces découvertes et pousse à fond dans une direction qui risque de n'être pas tout à fait celle prévue par les initiateurs.

Telle est l'aventure du Texte libre, qui aurait tendance à se détacher de l'ensemble harmonieux de nos techniques pour devenir un des aspects les plus populaires de notre pédagogie.

Nous avons garde, certes, de nous opposer à une telle montée d'une pratique dont nous redirons les bienfaits. Nous n'essaierons pas davantage de la codifier prématurément, puisqu'elle va vers la Vie, et que la vie est essentiellement mouvante, dynamique, variable selon les milieux, selon les enfants, selon les éducateurs, et que rien ne lui est plus mortel que la scolastique dont nous ne cessons de dénoncer les méfaits.

Nous dirons ce qu'est vraiment, ce que doit être la technique du Texte libre, si nous voulons qu'elle serve l'éducation moderne de nos enfants ; nous montrerons les dangers a éviter ; nous en rappellerons les fondements et les techniques annexes, les outils qui permettent d'en tirer le maximum de profits pédagogiques.

L'officialisation du Texte libre dans l'École française est la première grande victoire de nos techniques. Elle marque un tournant de la pédagogie vers une plus grande confiance en l'enfant. Elle est le premier pas vers la généralisation de cette modernisation de l'École dont l'urgence crève les yeux, mais qui attend les ouvriers audacieux et décidés qui, à même leur classe, pratiquement, sont en train de faire passer dans la réalité quotidienne les rêves généreux des pédagogues

UN PEU D'HISTOIRE

Le progrès, à notre époque, marche à une allure qui devrait encourager les plus sceptiques. Les éducateurs - ils seront bientôt la majorité en France - qui se lancent plus ou moins timidement dans la pratique du Texte libre et qui n'auront pas connu dans toute leur rigidité les méthodes aujourd'hui condamnées, auront bientôt tendance à croire que le Texte libre est si souple, si simple et si naturel, qu'il a été nécessairement connu de tous temps. Comme l'enfant qui, monté sur sa bicyclette, ne saurait imaginer un monde - pas si lointain ! - où la bicyclette était inconnue.

Ajoutez; à cela la présomption de ceux qui ne veulent recevoir de leçons de personne et qui vous diront:

- Euh ! le texte libre !... De mon temps déjà !...

Un rapide historique n'est peut-être pas inutile pour rétablir la réalité des faits.

Lorsque, en 1934, j'ai commencé dans ma petite école de Bar-sur-Loup (A.-M.) ma technique de l'Imprimerie à l'École, et que j'ai eu l'idée de donner aux textes pensés, rédigés, écrits par les enfants eux-mêmes les honneurs de l'imprimerie et de la diffusion par le journal et par les échanges, je heurtais de front une conception pédagogique générale et universelle, qui est loin d'ailleurs d'avoir disparu.

- Des niaiseries d'enfants... me disaient les camarades de Nice à qui je montrais clandestinement et timidement mes premiers essais... N'avons-nous pas dans nos livres de classe des textes autrement intéressants et d'une incontestable tenue littéraire?... Et crois-tu qu'on t'aurait attendu pour faire cette découverte?

- Des textes d'enfants ! écrivait-on alors dans les revues pédagogiques. Nous savons hélas ! ce que les élèves peuvent sortir de leur pauvre cervelle, si nous ne les y aidons pas. Voyez leurs rédactions, pour lesquelles nous en sommes réduits à leur préparer le plan, les paragraphes, et même les idées à exprimer. Pensez-vous vraiment qu'on puisse, sur une si notable indigence, baser une formule éducative?

Il m'était facile de répondre que cette indigence était en effet toute scolastique et qu'elle était, dans ce domaine, irrémédiable, mais que les choses changeaient totalement dès que l'enfant, dans un milieu vivifie, était en mesure d'exprimer sa vie, ses jeux et ses travaux, ses pensées et ses rêves, et j'en apportais les premières preuves.

Elles n'empêchaient pas une collègue à qui je montrais nos premiers textes imprimés de me plaindre.

- Je vous reconnais bien là... Vous ne ferez jamais rien de pratique !...

- En juillet 1936, nous venions de sortir le numéro 1 de notre collection ENFANTINES: Histoire d'un petit garçon dans la montagne. C'était un petit livret de douze pages sous couverture cartonnée, contenant un délicieux texte d'enfant, illustré par des dessins d'enfants, ce qui était aussi une inconcevable originalité pour une époque où la méthode la plus avancée faisait dessiner des carottes ou peindre des marmites.

Nous avions donc sorti notre numéro 1 et, comme tous les parents, nous étions émerveillés de notre enfant.

Nous devions nous rendre le lendemain au Congrès de Tours des Instituteurs, et nous tâchions d'imaginer l'accueil qui allait être réservé à cette petite merveille qui venait d'éclore. Faut-il en porter 100? Il n'y en aura pas assez !... Prenons-en 200 !

Hélas ! Pour un peu, nul ne nous demandait ce que nous avions réalisé là... C'était pure lubie d'original... Quel intérêt voulez-vous que les enfants prennent à la lecture de textes si simples, si près de leur propre vie... Donnons-leur du Margueritte, du Victor Hugo ou du George Sand !

Il y avait vraiment de quoi nous décourager.

Qui nous a soutenus en nous renouvelant chaque jour l'assurance que nous étions sur la bonne voie, et une voie fructueuse, qui nous réservait de réconfortantes surprises? Les enfants!...

Nous nous rendions évidemment compte que là, nous étions sur le solide. Les élèves les plus rebelles à l'enseignement traditionnel à base de manuels d'adultes, étaient accrochés définitivement par ces pratiques à leur mesure, par ces expressions de vie qui les replaçaient enfin dans leur milieu ; ils se mettaient à parier, puis à écrire ; les yeux brillaient ; l'intelligence s'éveillait.

Des possibilités infinies s'ouvraient devant nous parce que nous avions retrouvé la vie. Et chaque fois que fut faite la même épreuve des enfants, hors de tout parti-pris scolastique, ce fut le même succès radical.

Lorsque, dès 1935 je communiquai le premier Livre de Vie réalisé dans notre école, à quelques instituteurs passionnés de pédagogie, je reçus des réponses enthousiasmantes ;

- Jamais, à ma grande surprise, mes élèves n'avaient écouté une lecture avec plus de profonde attention!...

- Ils buvaient du lait, m'écrivait un autre camarade.

Et quand, dès 1935 aussi, commença notre échange régulier d'imprimés avec l'école de Trégunc St Philibert (Finistère) où notre vieil ami Daniel venait d'acheter l'imprimerie, quel intérêt soutenu, quel entrain ! Que de pistes nouvelles s'ouvraient à notre pédagogie !

Et ainsi, peu à peu, nos textes d'enfants ont fait tache d'huile. Des instituteurs, intrigués, les ont soumis à leurs élèves. Et la révélation de l'intérêt qu'ils y portaient les a illuminés.

Pour en accélérer la diffusion, nous avons publié dès 1936 une Gerbe de textes d'enfants qui, sous des formes diverses s'est continuée pendant vingt ans. Pendant vingt ans, non sans de dramatiques sacrifices d'argent, nous avons donné ainsi des exemples innombrables des richesses que sont capables de nous offrir des enfants qui ont enfin la possibilité de s'intéresser au monde ambiant et de nous dire sous la forme qui convient à leur tempérament - prose ou poésie, chant, dessin, enquêtes, contes, réalisations manuelles - leurs besoins véritables sur lesquels nous pourrons bâtir alors une inébranlable pédagogie.

Les scoliastres avaient essayé de rayer de la vie le babil qui fait le charme de l'enfance et sans lequel rien ne serait des acquisitions ultérieures. Nous rétablissions les voies naturelles dont on ne s'écarte jamais sans danger.

La bataille a été dure. Si les enfants étaient gagnés d'emblée, les éducateurs ont toujours été autrement réticents.

Pour si paradoxal que cela soit, ce que eux, les plus directement intéressés, nous refusaient, de grands écrivains comme Romain Rolland et Henri Barbusse ne nous l'ont pas ménagé. Eux n'avaient point perdu ce contact magique avec la vie ; ils sentaient d'emblée cette envolée à laquelle les professionnels restaient inaccessibles. De temps en temps, quand il recevait une de nos Gerbes particulièrement réussie, le grand Romain Rolland prenait sa plume et nous disait son enthousiasme d'artiste et son étonnement à la lecture d'œuvres dont il sentait toute la profonde résonance.

Ainsi, patiemment, mois après mois, nos publications diverses ont porté dans tous les coins de France et à l'étranger le message ardent d'une pédagogie à la mesure de l'enfant. Chaque jour, chaque année des centaines et des milliers d'éducateurs sont venus se joindre au noyau primitif d'illuminés dont les rêves devenaient lentement réalité.

La cause est maintenant gagnée. Les textes d'enfants, la pensée et les œuvres d'enfants ont désormais droit de cité. Les manuels scolaires défendent âprement leurs prérogatives, mais on admet aujourd'hui que les enfants puissent se passionner à écrire leurs textes et à lire les histoires vivantes d'autres enfants. Une révolution s'est accomplie dont les conséquences auront longtemps encore des répercussions importantes sur le nouveau climat de l'École et le comportement des éducateurs.

Qu'on ne s'y trompe pas. La faveur dont jouit actuellement, même dans les sphères officielles, la pratique du texte libre, n'est pas un don du ciel, mais une lente et opiniâtre conquête des éducateurs de notre mouvement, qui ont montré, par leurs réalisations, la splendeur de l'œuvre nouvelle.

On sait maintenant que l'expression libre:

- Passionne les enfants, et non seulement les auteurs mais les lecteurs aussi, surtout s'ils peuvent, à leur tour, devenir auteurs ;

- Les ouvre affectivement et pédagogiquement à la connaissance des éléments fondamentaux de la culture ;

- Se prête donc tout particulièrement à l'expression pédagogique que nous recommandons ;

- Change l'atmosphère de la classe, en changeant notamment les rapports du milieu et en incitant, pratiquement, les éducateurs à considérer en l'enfant, non l'élève tel que la scolastique en avait dressé l'artificiel prototype, mais l'éminente valeur de la fleur qui va éclore et dont nous devons soigner la fructification.

A nous tous de continuer et de promouvoir l'œuvre entreprise.

Le texte libre base d'une pédagogie vivante

LE TEXTE LIBRE DOIT ÊTRE VRAIMENT LIBRE

Il semblera que nous émettions là une évidence superflue.

C'est que la tradition scolastique est si tenace, elle a si définitivement marqué la majorité des maîtres, elle a si peu confiance en l'enfant qu'on veut bien, si les officiels le recommandent, laisser écrire des textes libres... mais vous comprenez, il faut bien orienter les enfants vers les sujets à examiner ou à développer... Nous n'allons pas leur laisser écrire n'importe quoi...

Alors, on fait texte libre, comme on faisait naguère la rédaction imposée. On demande aux enfants d'écrire, à heure fixe, un texte libre. C'est-à-dire qu'au lieu de leur donner le sujet de rédaction, on leur laisse le choix de ce sujet. Cet exercice devrait s'appeler plutôt : Rédaction à sujet libre.

Si, à ce moment-là, l'enfant n'a pas envie d'écrire, il devra écrire tout de même; s'il n'a pas dans la tête un sujet passionnant, il faudra qu'il le trouve. Ou on le lui soufflera.

Et les rédactions ainsi obtenues seront peut-être lues, mais sans plus. Elles seront corrigées et recopiées sur un cahier spécial, ce qui peut avoir déjà quelques vertus scolaires et humaines.

On comprend cependant qu'une telle technique de travail, si elle est en progrès sur la pratique traditionnelle de la rédaction imposée, n'apportera que très exceptionnellement les avantages majeurs que nous reconnaîtrons au texte libre : spontanéité, création, vie, liaison intime et permanente avec le milieu, expression profonde de l'enfant.

Un texte libre doit être vraiment libre. C'est-à-dire qu'on l'écrit lorsqu'on a quelque chose à dire, lorsqu'on éprouve le besoin d'exprimer, par la plume ou le dessin, ce qui bouillonne en nous.

L'enfant écrira son texte spontané sur un coin de la table le soir ; sur ses genoux, en écoutant parler la grand-mère qui ressuscite pour lui les histoires étonnantes du temps passé ; sur le cartable, avant d'entrer en classe et aussi, naturellement, pendant les heures de travail libre que nous réservons dans notre emploi du temps.

Alors, nous aurons la certitude que les textes obtenus sont bien, à l'image de la vie, ceux qui ont le plus agité les enfants, ceux qui les ont intéressés le plus profondément, ceux donc qui auront pour nous la plus éminente vertu pédagogique.

Mais alors diront les collègues qui n'ont pas encore expérimenté, nous nous mettons ainsi à la remorque des enfants ; nous nous rabaissons jusqu'à eux au lieu de les élever jusqu'à nous, car enfin cette richesse prometteuse du texte libre ne saurait être que l'exception.

Nous aurons rarement un choix suffisant de textes, car nos élèves n'aiment pas travailler quand on ne les y oblige pas, et ils sont bien vite à bout de souffle. Ou bien alors, ce seront toujours les mêmes qui feront les textes, ce qui n'est qu'une solution de surface.

LE TEXTE LIBRE DOIT ÊTRE MOTIVÉ

Ces objections sont naturelles et justifiées quand on reste dans le cadre de l'École traditionnelle, où l'enfant travaille le moins possible, à un rythme de soldat.

Il faut justement que nous changions totalement et les mobiles et les conditions mêmes de ce travail. L'herbe et les fleurs ne poussaient plus sur un terrain qu'une fausse science avait rendu stérile. Il nous faut retrouver l'humus à partir duquel la vie reprendra son cycle bénéfique.

Nous parviendrons alors à ce résultat qui est commun à toutes les classes travaillant à l'imprimerie. Parce que ce qu'il écrit a désormais un but et une fonction - communiquer avec d'autres camarades et des adultes proches ou éloignés - l'enfant éprouve naturellement le besoin d'écrire, de s'exprimer, comme étant tout jeune, il éprouve le besoin de parler.

Le problème dès lors ne sera plus pour nous : comment organiser notre pédagogie pour que l'enfant soit obligé, bon gré mal gré, de lire et de rédiger, mais comment tirer partie de ce besoin nouveau des enfants de s'exprimer et de travailler, comment entretenir la flamme et la mobiliser pour des fins éducatives.

Si on néglige cette motivation qu'apportent l'imprimerie, le limographe, le journal scolaire, la correspondance interscolaire, le texte libre risque fort de n'être qu'un éclair sans lendemain, avec les désillusions que vous vaudra une nouvelle chute dans la nuit et l'erreur de la scolastique.

Nous disons bien aux éducateurs : essayez donc du texte libre. Mais ne restez pas à la première étape qui ne pourrait que vous décevoir. Amorcez tout de suite correspondance et journal scolaire, qui motiveront l'activité nouvelle.

Ce texte libre deviendra alors un élément actif de votre nouvelle pratique scolaire.

LE TEXTE LIBRE NE DOIT PAS ÊTRE UN A-COTE

DE VOTRE TRAVAIL SCOLAIRE

IL DOIT EN DEVENIR LE POINT DE DEPART ET LE CENTRE

Il ne suffit pas de lire, une ou deux fois par semaine, les textes libres de la classe, d'en choisir un qui sera mis au net, qu'on lira et qu'on copiera pour passer ensuite à des activités traditionnelles sans rapport avec la flamme un instant allumée. Nous agirions alors aussi inconsidérément que le locataire qui allumerait pendant une heure son bel éclairage électrique - juste le temps d'en apprécier les bienfaits - et qui l'éteindrait aussitôt pour revenir aux vieilles lampes à pétrole, sous le prétexte qu'on en a mieux l'habitude, que ces lampes jadis si précieuses restaient inutilisées, et que la nouveauté nuit à l'intimité de la famille. On aurait jeté un rayon, qui n'est pas sans valeur certes, mais qu'il faudrait tâcher de transformer en clarté permanente susceptible d'illuminer tout notre système éducatif.

Nous allons, pour les divers cours, passer en revue ces trois stades de l'évolution du Texte libre.

A l'école maternelle et

dans la classe enfantine

C'EST naturellement à ce degré que la pratique du Texte libre est le plus facile à introduire dans nos classes, et avec le succès le plus spectaculaire.

LE TEXTE LIBRE ORAL

L'enfant nous arrive neuf et confiant, habitué à l'expression libre de la famille et de la rue. Les méthodes scolastiques, même d'éducation nouvelle nécessitaient, dès les premières heures, un dressage anormal qui refoulait certains besoins essentiels et vitaux pour les asservir aux nécessités scolaires et sociales. Avec les premiers exercices, les premiers livres, les premiers devoirs, l'enfant quittait son monde à lui pour entrer prématurément et dangereusement dans le monde des adultes, par la lecture et la copie de textes qui n'avaient que très exceptionnellement une résonance dans sa propre vie.

Il en résultait tout de suite un hiatus, une coupure, dont les psychologues et les psychanalystes ont dénoncé, avant les pédagogues, les graves dangers.

Nous rétablissons l'unité de la vie de l'enfant. Celui-ci ne laissera pas une partie - et la plus intime - de lui-même à la porte de l'École pour y revêtir une défroque qui, même embellie et modernisée, n'en sera pas moins une chape d'écolier.

Nous ferons comme la maman: nous écouterons nos bambins parler librement, en prêtant à chacun d'eux une attention sympathique. Puis - et c'est là que commence le rôle éminent du pédagogue - nous détecterons, dans cette avalanche d'histoires, les pistes qui nous paraissent les plus fertiles pour la tâche que nous allons entreprendre.

Nous rédigeons ainsi un texte de deux ou trois lignes au maximum qui sera l'expression actuelle de notre classe.

Ce seront certes, d'abord, les histoires courantes de petits enfants, mais qui n'en sont pas moins les éléments majeurs de leur vie.

En Bretagne, j'ai vu la mer...

Au stade on ramasse des glands...

 

Le coiffeur a coupé mes cheveux «à la brosse »...

 

Le petit chat de Mariette tète avec le biberon de la poupée...

Ou bien ces textes accompagnent et expliquent des dessins libres :

Un écureuil rosé avec une queue à l'envers dans un arbre jaune.

Sylvette s'est coupé les cheveux sans que maman la voie. Maman lui a dit : Tu ressembles à une romanichelle.

Pour accéder ensuite à ces textes qui semblent déjà dégagés de tout infantilisme pour atteindre à une subtilité, à une profondeur, à une maturité dont l'école avait bien définitivement effacé la trace.

Mon papa est arrivé de son bateau et il est reparti.

 

La mer est partie en voyage chercher ses bateaux.

 

Les vagues viennent sur le sable chercher les coquillages pour faire un collier à la mer.

 

Ce matin, le brouillard a mis tous les arbres de mon jardin dans un panier de soie.

 

Le soir, je vois souvent le soleil se coucher. On dirait qu'il s'accroche aux branches pour dormir.

 

Ce matin je courais

Et la Lune courait

Je voulais la rattraper

 

Mais je ne le pouvais pas

 

Je courais

 

Je courais

 

Je ne pouvais pas l'attraper

 

Je me suis arrêté

 

Elle aussi

 

Je suis reparti

 

On aurait dit qu'elle me tombait dessus

Nous écrivons le texte au tableau, en script de préférence, ou en script lié. Et sur ce texte, nous appuierons tous les travaux qui ont été prévus dans notre brochure : La lecture par l'Imprimerie à l'École[1] .

Si nous avons un limographe, et surtout l'imprimerie, la motivation donnera tout de suite à plein et sans exercices scolastiques, par la vie, le langage, l'écriture, la copie, le dessin, la mimique et le chant, nous accéderons bien vite aux formes supérieures d'expression.

LE TEXTE LIBRE ÉCRIT

Par cette technique naturelle de travail, l'enfant éprouve de très bonne heure le besoin d'écrire lui-même, et alors apparaît le premier texte libre ou la première lettre. L'enfant, muni de son stylo-bille, qu'il ne manœuvre encore que fort maladroitement, écrit ce qu'il a envie de dire à son maître ou à ses camarades. Cette écriture est certes d'un genre tout particulier, qu'il faudra nous entraîner à lire [2] <#_ftn2> .

Mais dès que nous déchiffrons la pensée de l'enfant, le charme opère. Qu'elle soit en phrases enfantines où chaque lettre prend la valeur d'un son complet ou d'une syllabe, en français correct ou en patois, ou en sténographie, l'expression a atteint son but de communication. Des relations nouvelles s'établissent, qui donnent aux individus ce sentiment de plénitude qui est élévation et éducation.

L'enfant lit son texte à ses camarades, en interprétant lui-même les signes inscrits. Ou bien nous le lisons nous-mêmes, en nous faisant aider par l'auteur si nécessaire.

Aucune rigidité scolastique dans ce travail : ne laissez pas l'enfant s'énerver ou bredouiller devant un texte qu'il ne sait plus totalement identifier ; ne le grondez pas ; ne vous moquez jamais de lui. Au contraire, encouragez-le sans cesse, admirez ses trouvailles, interrogez-le pour faire préciser les points obscurs. Laissez-lui toujours cette impression réconfortante qu'il sait écrire, puisque vous comprenez, à travers son texte, ce qu'il a voulu exprimer et que là réside sa définitive conquête.

Procédez ensuite au vote des textes lus. Là aussi, aucune raideur formaliste. A cet âge, le choix par vote est plutôt symbolique. Il faut savoir ménager toutes les susceptibilités, encourager les hésitants et s'arranger pour que chaque élève à son tour, ait les honneurs de l'imprimé.

La mise au point du texte constituera un des meilleurs exercices de construction de phrases, de grammaire, de vocabulaire et de lecture silencieuse - l'enfant s'appliquant tout naturellement à retrouver sous les mots la signification vivante - ce qui est lecture, même s'il n'y a pas exercice formel.

Les enfants copient le texte, le lisent globalement. Vous pouvez sur ce texte amorcer une petite chasse aux mots en écrivant au tableau les mots suscités par le texte ou se rapportant à certaines difficultés (pluriel, noms en al, x, etc...)

Les enfants composent, illustrent, dessinent. Le texte libre du matin a bien été mené à son terme en devenant page de vie, intégrée à l'activité générale de la classe.

Si même vous n'êtes pas équipé pour tirer de ce texte original tout le bénéfice pédagogique qu'il vous offre, vous n'en aurez pas moins introduit dans votre classe, par cette pratique du texte libre un extraordinaire élément de vie et d'intérêt.

Naturellement, cette technique est valable dans les sections enfantines et préparatoires des écoles à classe unique ou dans les classes à plusieurs cours. Il suffira d'organiser le travail des diverses équipes en fonction des possibilités nouvelles, le texte libre n'étant que le point de départ, l'élément central d'une reconsidération totale de notre pédagogie, selon des principes que nous préciserons dans les livres à paraître.

Les expériences menées jusqu'à ce jour à ce degré sont décisives. Le texte libre n'a que des avantages, surtout si, par l'imprimerie, le journal scolaire et les échanges il permet un apprentissage naturel de la lecture et de l'écriture, formule idéale pour la pédagogie d'aujourd'hui et de demain.

Au cours préparatoire, élémentaire,

moyen et supérieur

L'enfant sait maintenant rédiger des textes, c'est-à-dire exprimer sa pensée par écrit. Mais il doit en même temps, conformément aux programmes, acquérir un certain nombre de notions et connaissances, aborder la culture de base que doit assurer l'enseignement du second degré.

Le problème se complique du fait que nous avons alors à détrôner un certain nombre de pratiques séculaires - manuels scolaires, rédactions, devoirs, leçons - et que le Texte libre n'y parviendra progressivement que s'il s'avère mieux susceptible d'atteindre les buts normaux de l'École, compte tenu des désirs des parents, du souci des inspecteurs et de la réussite aux examens.

RÉDACTION LIBRE DES TEXTES

Nous avons mis en garde, au début de ce livre, contre la tendance à scolastiser le texte libre, c'est-à-dire à en asservir l'inspiration et la fantaisie au rythme de la classe.

Il ne faut pas oublier en effet certains impératifs du Texte libre qui en conditionnent les caractéristiques essentielles et évitent la dégénérescence dont vous risquez très vite d'être les victimes.

a) Le Texte libre doit être libre, comme nous l'avons indiqué ci-dessus.

Mais si, avec les tout-petits, il est jaillissement presque spontané, expression profonde et fugitive aussi des pensées et des réactions du moment, il n'en est pas forcément de même avec des élèves plus âgés.

L'idée à exprimer doit être absolument libre. Mais l'expression peut et doit déjà être travaillée le plus possible.

L'enfant a écrit son brouillon. S'il ne peut pas faire mieux nous l'accepterons et l'auteur pourra le lire. Il se rendra vite compte à l'expérience, que cette lecture est difficile parce que justement le texte n'est qu'un brouillon, et que ce premier jet parfois difficile à déchiffrer, ne porte pas sur les auditeurs, qui ont moins tendance à le choisir pour l'impression.

Il faut éviter certes, d'interdire d'autorité la lecture d'un brouillon, et donc d'obliger l'enfant à un travail de mise au point pour lequel il n'a pas encore maîtrisé la technique - ce qui peut le décourager d'écrire.

Je préfère, pendant l'heure de travail libre de l'après-midi, ou le matin à l'entrée en classe, examiner en privé, le texte de tel ou tel enfant. Pour cet examen, il nous faudra dépouiller le plus possible le vieux maître : évitons de souligner les fautes, de barrer des passages et de mettre en marge : Illisible.

Nous devons apporter humblement notre part de maître et aider l'auteur à faire mieux.

Le sujet ne peut être qu'ébauché. Nous interrogeons alors l'enfant pour enrichir son idée et sa pensée. Nous l'aidons à mieux exprimer cette pensée en reprenant et en complétant les phrases écrites, en les ordonnant mieux, en les fleurissant si possible.

Au début, il ne faut pas craindre avec les débutants, avec ceux qui, pour diverses raisons, s'expriment difficilement, d'apporter une large part du maître, parfois même 80%. L'essentiel est que l'enfant ait le sentiment que ce sont ses pensées et ses idées à lui, que ce qui est écrit, c'est lui qui l'a dit. Pratiquez en cela comme la maman qui aide l'enfant à mettre le couvert en soutenant l'une après l'autre chaque assiette - elle aurait certes plus vite mis le couvert elle-même - mais qui dit alors, dans un air de victoire :

- Tu vois, tu as mis le couvert tout seul. Tu es un homme maintenant.

L'auteur ira alors copier précautionneusement sur son cahier, son texte ainsi préparé. Il le lira avec quelque orgueil, et souvent avec succès car, ainsi préparé et mis en valeur il a naturellement plus de chances d'être adopté.

Il se peut que, au début, les camarades disent:

- C'est le maître qui l'a fait...

- Non, il m'a à peine aidé.

Et ne manquez pas d'assurer, vous aussi, que ce texte est bien de l'auteur.

Une autre fois l'enfant s'appliquera mieux. Il aura déjà profité de votre expérience. Il viendra encore vous consulter. Il volera ensuite de ses propres ailes mais il aura pris l'habitude, sans obligation, naturellement, de soigner, au fond et dans sa forme, son texte libre.

b) L'abondance des textes libres est fonction de la motivation que vous saurez lui donner.

Un camarade me disait :

- J'ai bien essayé le texte libre. Mais cela n'a été qu'un feu de paille. Le premier engouement passé, je n'avais plus de textes, ou bien c'étaient seulement deux ou trois spécialistes qui écrivaient.

Je lui demande :

- Mais as-tu un journal? Fais-tu de la correspondance?

Le camarade n'avait rien de tout cela. Il n'avait pris que le texte libre.

Alors ses élèves n'avaient pas plus de raisons d'écrire que lorsqu'on leur imposait une rédaction. C'est comme s'il parlaient et que personne ne les écoute.

Rédige un journal scolaire, même limographié. Les enfants auront alors un public, des auditeurs. Tu auras tous les jours dix, vingt textes dont quelques-uns de qualité. Il y aura quelque chose de changé dans ton enseignement.

c) Autre élément partiel ou total du texte libre :

sa scolastisation. Nombreux sont les camarades au sein de notre mouvement qui font du texte libre le centre d'intérêt pour le travail de plusieurs jours : ils choisissent le texte par vote le lundi matin, le mettent au point au tableau et le composent.

Le mardi, ils pratiquent l'exploitation dont nous allons parler, avec textes d'auteurs et exercices correspondants.

Ce n'est que le vendredi qu'il y a un nouveau texte libre. Ou bien il n'y a qu'un texte libre par semaine, les autres jours étant occupés à des travaux scolaires correspondant directement ou non au centre d'intérêt.

Cette pratique a un double inconvénient : le rythme trop lent des textes-centres d'intérêt endort l'appétit de s'exprimer et d'écrire. D'autre part, l'exploitation systématique du centre d'intérêt donne au texte libre l'allure d'un devoir. Les enfants, excédés par les devoirs, reportent leur dégoût sur le texte libre. L'enthousiasme s'éteint.

Nous recommandons la pratique journalière du Texte libre avec chasse aux mots et grammaire. Si la composition quotidienne semble trop longue dans certaines classes, on peut faire alterner tirage à l'imprimerie et tirage au limographe.

Nous aurons alors régulièrement 10, 15, 30 textes libres tous les jours. La méthode donnera son plein rendement.

d) Que faut-il faire des textes non élus ?

Une pratique régulière du texte devrait s'accommoder du choix, de la composition, de l'impression et de l'exploitation du texte libre. Il n'y aura guère moyen d'ailleurs de faire autrement si on pratique le texte libre tous les jours.

C'est parce que de nombreuses écoles se sont habituées à ne faire texte libre qu'une ou deux fois par semaine que les textes libres sont considérés comme rédaction, et qu'il faut alors, pense-t-on, corriger comme on corrige une rédaction, avant de faire recopier le texte sur un cahier spécial de l'école ou de l'élève, et envoyer aux correspondants.

Cette correction et cette copie peuvent avoir certains avantages, mais dans le cadre de l'École traditionnelle. Elles ne sont que faiblement motivées, donc sujettes à caution.

Nous nous contentons d'ordinaire de revoir et de mettre au net une ou deux rédactions particulièrement intéressantes, qui n'ont pas eu assez de voix. On peut les copier sur un cahier de textes libres de la classe et les illustrer. Nous avons même dans notre école réalisé un gros album-classeur à boulons 21 X 37 dans lequel nous collectionnons tous les jours, au fur et à mesure de leur production : texte imprimé, textes non élus copiés et illustrés, fiches, etc...

Si nous disposons d'une machine à écrire, nous pouvons taper ou faire taper les textes non élus à trois exemplaires: l'un pour l'élève, l'autre pour l'album-classeur, le troisième pour les correspondants.

N'oubliez jamais, dans les pratiques que vous adopterez, le principe essentiel de non-scolastisation et de motivation. Si, à quelque moment votre travail prend l'allure d'un devoir, vous faites fausse route. Bien sûr le texte libre ainsi compris peut apparaître, malgré ses tares comme supérieur en rendement à la pratique ordinaire de la rédaction ou des constructions de phrases. Mais si la vie s'effrite, si l'intérêt disparaît vous verrez ressurgir la passivité, la lenteur de compréhension, les ennuis divers du travail de soldat.

Ou du moins que vous sachiez les dangers que vous courez, que vous soyez en mesure de les détecter pour les surmonter.

e) Mais un des dangers du texte libre ainsi conçu

n'est-il pas que certains élèves ne fassent presque jamais de textes, alors que d'autres ayant « saisi le coup » sachent flatter les tendances de leurs camarades et produire habilement les textes qui leur conviennent? N'est-il pas utile d'en revenir à une sorte de réglementation des textes libres qui, ressemblent beaucoup, hélas ! à la mécanique des rédactions?

Oui, le danger est patent. C'est comme au degré maternel avec le texte libre oral, qui facilite les parleurs incorrigibles qui ne s'arrêtent jamais et qui imposent presque leurs récits.

Il appartient à l'instituteur d'encourager et d'aider les hésitants, ceux qui ont comme une sorte de vie et de pensée secrète qui refusent de se livrer. Et c'est souvent chez ces enfants concentrés que nous irons chercher les textes profonds, nourris et parfois même philosophiques, qui élèvent la qualité de nos textes libres. Nous avons indiqué ci-dessus comment nous pouvons apporter une utile part du maître, pour la mise au point de ces textes. Le danger existe déjà au niveau de la rédaction traditionnelle. Nombreux sont les élèves qui n'ont pas d'idées et qui, pratiquement ne font rien que quelques devoirs sans portée. Chez nous chacun participe à la vie que nous avons retrouvée. Mais chacun y participe à sa façon, selon sa complexion et ses possibilités. Au maître d'harmoniser tout cela, besogne plus délicate peut-être que de corriger une rédaction mais à laquelle on parvient fort dignement si on a bien compris le principe de vie de la nouvelle technique.

CHOIX DU TEXTE

Les enfants apportent donc les textes qu'ils ont rédigés librement à la maison, au retour d'une visite, ou pendant les heures de travail libre ; avec ou non la part du maître.

Ils les lisent de leur mieux à toute la classe. Si vous disposez d'un magnétophone, vous pouvez les enregistrer, ce qui leur donne déjà une nouvelle majesté et permet aussi de les faire entendre beaucoup plus distinctement.

Vous inscrivez ou un élève inscrit les titres au tableau ; et vous faites voter pour choisir le texte.

A ce degré, le vote devient déjà autrement sérieux. Mais nous formulons cependant la même recommandation que pour les classes enfantines : évitez le formalisme du vote. D'aucuns votent au bulletin secret, d'autres à main levée. Ne compliquez pas : tout ce qui satisfait les enfants est recommandable. L'essentiel est que, sous une forme ou sous une autre, le texte choisi soit bien celui qui exprime le plus profondément l'intérêt de l'enfant. D'ordinaire, nous recommandons le vote simple à mains levées, à la majorité absolue au premier tour. Si l'un des textes s'impose et s'il obtient plus de la moitié des voix, 18 sur 30 votants par exemple, le choix est fait.

Mais il arrive souvent que le choix est moins catégorique parce que les opinions sont très différentes et que deux ou trois textes semblent se partager les voix :

A. sur 30 votants ............. 8

B. - ............. 11

C. - ............. 7

D. - ............. 3

E. - ............. 1

Nous laissons tomber les textes D et E et nous disons aux enfants : choisissez maintenant entre A, B, C.

En principe, vous pouvez adopter le texte qui aura le plus de voix, par exemple B, dans la répartition suivante :

A. sur 30 votants ............. 8

B. - ............. 12

C. - ............. 10

Mais vous pouvez aussi : tenant compte du fait que B et C sont presque à égalité, dire aux enfants de choisir entre ces deux textes. On parviendra à un choix qui est plus représentatif que le simple vote à la majorité relative.

(Le maître peut selon les cas, émettre un vote aussi).

Dans certaines écoles, la rédaction et le choix des textes se font par équipes. Les élèves de la classe sont groupés par affinités en un certain nombre d'équipes de 6 à 8 enfants. Chaque équipe prend, selon la mode scoute, un nom spécial, d'arbre ou d'animal, avec même un emblème et un totem. Chaque équipe doit, à tour de rôle, présenter son texte qu'elle mettra au point composera et imprimera.

Il y a à cette organisation du travail par équipes, des avantages certains, surtout dans la période de transition où elle peut donner utilement l'impression d'ordre et de discipline. Nous pensons cependant qu'il y aurait danger à en généraliser l'usage, du moins au degré primaire. Nous préférons quant à nous, conserver l'unité classe, à laquelle nous insufflons par nos techniques une nouvelle vie, et organiser notre activité sur notre base complexe et fonctionnelle, qui groupe éventuellement les enfants selon la tâche à accomplir: tantôt individuellement, tantôt par équipes de deux ou trois, ou par équipes plus importantes, qui durent ce que durent les travaux.

Nous demandons à nos camarades d'agir, là aussi, avec la plus grande souplesse, sans se laisser dominer par une organisation, quelle qu'elle soit. L'organisation doit être au service de la vie et du travail, et non le travail et la vie gênés et dominés par l'organisation.

Il est des maîtres plus soucieux de l'utilisation pédagogique des textes que de la vie qu'ils apportent dans la classe, et qui font choisir le texte la veille au soir pour le lendemain.

Ainsi maîtres et élèves ont le temps le soir de chercher des documents et des textes, de préparer le travail d'exploitation du lendemain, ce qui garantit effectivement une plus grande méthode.

Cette pratique peut, éventuellement, mais avec précaution être pratiquée avec des grands élèves pour qui les centres d'intérêt sont moins influencés par les éléments immédiats de la vie. Mais au CE et CM nous risquons ainsi de travailler le matin sur un texte qui n'est plus d'actualité et qui donc ne permettra pas un aussi bon rendement pédagogique.

MISE AU POINT DU TEXTE

Nous avons entre les mains le texte brut qui, sous sa forme la plupart du temps imparfaite, n'en exprime pas moins au maximum, les pensées dominantes de notre classe.

Qu'allons-nous faire de ce texte?

Les mêmes qui, au début de notre expérience, ironisaient sur la valeur psychologique et la portée pédagogique du Texte libre, et prônaient l'éternelle fidélité à la pensée adulte imposée comme modèle et comme guide, auraient tendance à critiquer aujourd'hui notre timidité et à dire : le texte libre, la pensée et même la syntaxe de l'enfant doivent être intégralement respectés, sinon il y a déformation, abus d'autorité. Copiez donc au tableau le texte choisi sans rien y changer. Tout juste corrigerez-vous les fautes d'orthographe, et encore !...

Telle n'a jamais été notre conception du Texte libre. Nous pensons certes que le respect de la pensée de l'enfant est, en l'occurrence, une chose essentielle, mais nous savons aussi qu'il ne saurait y avoir éducation sans une influence, directe ou indirecte, des enfants par les éducateurs. L'enfant n'apprend à parler sa langue maternelle que parce qu'il a autour de lui des gens qui parlent, et qui vivent cette langue. Et il l'apprend d'autant plus parfaitement que les modèles sont parfaits.

Il en est de même pour l'expression écrite. L'enfant n'apprendra pas à écrire correctement s'il n'a pas en permanence sous les yeux la perfection des textes écrits ou imprimés.

Nous nous garderons donc d'offrir en exemples dans nos journaux scolaires des textes qui auraient comme seule originalité d'être évidemment écrits par des enfants, mais qui n'en constitueraient pas moins, sous une forme éminemment suggestive, de déplorables exemples.

Alors, ce texte qui a été choisi librement, nous allons tous ensemble le mettre au point pour en faire une page qui garde de la pensée enfantine tout ce qu'elle a d'unique, d'original et de profondément humain, et qui soit cependant présentée sous une forme, avec une plénitude d'expression qui aident les enfants à monter, par tâtonnement expérimental, dans la connaissance et le maniement de la langue.

Il s'agit certes de réaliser une conjonction délicate de la technique adulte et de la libre expression enfantine ; autrement dit, il faut faire du texte libre choisi une belle page française, sans rien lui faire perdre de sa fraîcheur et de sa subtile expression.

Disons tout de suite que le projet serait irréalisable à l'École traditionnelle, parce que l'adulte regarderait obligatoirement ce texte avec des verres embués de scolastique et que, au nom de la connaissance et de l'autorité, il saccagerait comme à plaisir tout ce qui fait la saveur du texte libre. Et l'enfant, qui ne reconnaîtrait plus son œuvre sous le vernis dont on l'aurait affublée, se refuserait à recommencer l'expérience.

Seulement, par nos techniques, nous avons enseigné aux éducateurs à voir, à sentir, à appréhender les textes d'enfants avec une mentalité nouvelle, éminemment humble et compréhensive; c'est à même l'enfant, sous sa jalouse surveillance, sous sa responsabilité, que nous allons polir un texte que nous nous appliquerons à ne point déformer. Dans cette besogne de polissage, nous avons une garantie : l'habitude que nous avons donnée aux enfants de s'exprimer, de défendre leur point de vue, même face au maître, et de pouvoir s'écrier s'ils nous voient torturer leur écrit : « Ah non ! ce n'est pas cela que j'ai voulu dire... Ce n'est pas ainsi que les choses se sont passées... je préfère que vous laissiez comme j'ai mis. »

Et naturellement vous respecterez cette volonté suprême de l'enfant. A choisir entre la torture du texte pour une forme académique et la délicieuse naïveté d'une tournure grammaticalement et syntaxiquement osée, nous opterons pour celle-ci, quitte à mettre entre guillemets, avec même explication et renvois, ce qui n'est pas intégralement recommandable.

Nous ne nous contentons donc pas de corriger les fautes d'orthographe et de français. Nous vivons ensemble le texte. Nous pétrissons la construction française, et cela non pas en vertu d'une règle scolastique que l'enfant ne comprendrait pas toujours, mais par une motivation naturellement humaine dont on comprendra toute la valeur. Par l'échange interscolaire, les textes sont écrits et publiés non pour nous, habitants du village, qui sommes familiarisés avec la vie qu'expriment nos textes et qui reconnaissons toujours ce qui sort de notre mi-lieu, mais pour nos correspondants éloignés qui risquent de ne pas comprendre. Et il nous arrive en effet de recevoir de nos correspondants une lettre dans laquelle ils nous demandent des précisions sur un récit qu'ils avaient mal interprété.

Alors nous sentons la nécessité d'un polissage qui éclaircisse et précise : « Telle phrase est au début, mais crois-tu qu'on ne comprendrait pas mieux si on plaçait telle autre d'abord?

Ce verbe exprime-t-il bien ta pensée? Ne risque- t-il pas d'être l'objet d'un malentendu? Que pourrait-on ajouter? Et ce nom? Crois-tu qu'ils comprendront vraiment, ou ne faudrait-il pas préciser par un adjectif? Lequel?... Toute cette partie est inutile. Apporte-t-elle quelque chose de nouveau au texte? Tu y tiens parce qu'en effet il y a là une idée qui n'est qu'à toi et qui, dans ton esprit du moins, est liée au texte... non ! "

Nous nous garderons jalousement de faire violence à la paternité évidente d'un texte que nous nous contentons de porter si possible à une plus grande perfection.

Mais attention ! Pas de scolastique ! Ne montrons pas notre autorité en nous attaquant, de parti-pris, à tous les écrits indifféremment. Et qu'on ne croie pas que cette mise au point en commun fasse partie d'un credo nouveau de nos techniques. Nous nous trouverons souvent en présence de textes qui se suffiront par eux- mêmes, qui valent surtout par la résonance qu'ils suscitent et qu'on ne saurait retoucher. Comme ces vases qu'on a réussis une fois et dont nous risquons d'anéantir brusquement le charme si nous y portons la main. Il faut savoir respecter la pensée enfantine lorsque nous la sentons totale et définie. Nous nous contenterons alors de placer la ponctuation, de changer un mot impropre, et nous aurons un poème ou un texte délicat dont nous apprécierons toute l'éminente valeur.

C'est parce que nous savons que ce travail de mise au point du texte libre ne saurait être fait par l'éducateur en dehors du contrôle actif des acteurs, que nous rappelons le danger scolastique qu'il y aurait à dire après lecture : « J'emporte vos travaux et demain nous travaillerons sur le meilleur texte. »

C'est à même les enfants que nous devons opérer et cela suppose cette attitude nouvelle de l'éducateur qui sait supporter - mieux : rechercher - la critique des enfants ; qui s'est dégagé de toute cette autorité formelle d'hier pour se mettre en toute loyauté, mais aussi avec sa véritable autorité, au service des enfants.

Il y faut certes une nouvelle conception du rôle de l'éducateur, une autre technique de travail, que les publications en cours prépareront.

v

Nous avons à peine besoin de dire quels avantages supérieurs nous vaut cette mise au point en commun du texte choisi: elle constitue le plus fructueux des exercices de composition, de grammaire et de syntaxe. Là, nous malaxons vraiment tous ensemble la langue française; nous la décortiquons pour la remonter ensuite; nous vivons la rédaction et, sans aucune définition, sans explication théorique, nous réalisons le plus efficace des exercices de français.

Et surtout, par cette technique nous assurons les bases définitives de notre enseignement sur la vie de l'enfant dans son milieu, sur son affectivité, sur tout ce qu'il porte en lui de créateur et de dynamique, d'intelligent et d'humain. Nous supprimons le hiatus entre la culture empirique familiale et sociale et la culture scolaire froide, impersonnelle, faussement scientifique; nous rétablissons chez les enfants - et chez les éducateurs aussi - une unité de vie qui est bien peut-être en définitive l'essentiel de l'apport de nos techniques au devenir des enfants que nous avons à préparer à leur fonction d'hommes.

Cette idée d'expression libre en général, et de texte libre en particulier est aujourd'hui entrée dans les mœurs. Nous n'encourons plus de ce fait les critiques qu'on nous a faites il y a vingt ou trente ans, quand on nous accusait de cultiver une sorte de mensonge en présentant comme œuvres d'enfants des réussites où le maître avait une trop grande part.

On se rend compte aujourd'hui qu'un tel mensonge ne saurait garder longtemps la complicité des enfants eux-mêmes. Si les enfants sont fiers de leur œuvre c'est qu'ils ont conscience d'en être vraiment les auteurs, le maître ou les camarades n'étant intervenus en 1'occurence que pour lécher le nouveau-né, pour lui permettre de conquérir sa place dans une compétition où la littérature d'enfants n'avait, avant nous, aucune place.

Il suffit de feuilleter d'ailleurs les milliers de journaux scolaires qui paraissent mensuellement pour comprendre qu'une voie est désormais tracée, celle du texte libre tel que nous en avons défini la technique.

Les enfants ne se laisseront plus ravir leur conquête. Une page pédagogique est tournée. L'École ne sera plus demain ce qu'elle était hier. Le texte libre aura été dans cette évolution une étape décisive.

QUELQUES EXEMPLES DE MISES AU POINT DES TEXTES

Ce travail de mise au point varie évidemment selon l'âge des élèves, la composition de la classe, le degré de modernisation atteint au point de vue technique II y a aussi, nous l'avons dit, des élèves qui sont capables de présenter des textes à peu près parfaits, auxquels il n'y aura rien à retoucher, et d'autres qui ne vous apporteront que des ébauches dont les éléments nous seront cependant précieux. La question est donc très diverse. C'est pourquoi nous ne pouvons mieux faire en l'occurrence que de donner ici quelques exemples de mises au point, que nous ne présentons point comme modèles maïs seulement comme éléments de notre commune recherche.

Voici d'abord comment le camarade Ferlet (Isère) rend compte de sa façon de procéder :

ENSEIGNEZ-VOUS LA COMPOSITION FRANÇAISE?

Telle est la question que nous posent des camarades auxquels nous exposons la technique du texte libre. Nous en discernons les sous-entendus: certains en posant cette question voudraient nous amener à reconnaître que cet enseignement se fait, dans nos classes, d'une manière purement fonctionnelle, c'est-à-dire par simple invitation faite aux enfants d'écrire des textes libres, le plus possible de textes libres ; après cet aveu, nos critiques crieraient à la facilité, à l'absence de méthode. C'est absolument inexact. Nos élèves écrivent des textes quand ils ont le désir d'en écrire, quand ils sont inspirés, quand un événement, un fait les a frappés, quand ils éprouvent le besoin spontané de clamer quelque chose qu'ils ont « sur le cœur » ; le texte produit représente quelque chose de synthétique, de global: le fait, l'événement, l'idée, le sentiment, sont exprimés grâce à une connaissance des techniques d'expression, connaissance qui n'est pas à priori parfaite, nous le savons certes, qui ne se développe pas automatiquement parce que l'enfant écrit beaucoup.

Beaucoup de poètes cisèlent longuement leurs vers, beaucoup d'écrivains remettent cent fois leur ouvrage sur le métier; mais seulement pour réviser, enrichir, nuancer une expression qui a été spontanée ; ils analysent alors leurs écrits pour parvenir à une technique d'expression parfaite. C'est ce que nous faisons souvent, et de façon méthodique, avec nos élèves.

Nous avons déjà vu que nous analysons le texte libre, certains jours, dans le but d'acquérir un vocabulaire de plus en plus riche, dans le but de constituer dans la mémoire, des groupements de mots dans lesquels l'enfant choisit en cas de besoin.

D'autres jours, nous analysons un texte, d'autre manière, dans un autre but. Sans violer le fond qui est sacré puisqu'il est l'expression directe de la pensée intime de l'enfant, nous montrons à celui-ci, expérimentalement, par un procédé actif, les moyens d'exprimer sa pensée d'une façon plus évocatrice, plus exacte, plus imagée, plus précise, à l'aide de phrases, de propositions, répondant aux exigences de la syntaxe, et de mots ou expressions aptes à faire comprendre les nuances de la pensée.

Suivant notre habitude, nous allons illustrer le procédé par un « exemple vécu ».

Ce matin, Jacques, 10 ans 1/2, a apporté le texte suivant, qui a été choisi :

 

LA LIBERATION

 

Lundi 21 août. Les jeunes gens du village sont mobilisés pour aller chercher des armes au col de l'Arzelier. Vers dix heures du matin, j'étais chez moi quand, soudain, j'entendis des applaudissements et la « Marseillaise » éclata. Je sortis et je vis deux camions de maquisards qui entraient en triomphe dans le village. Le bruit courait que les Américains étaient à Monestier-de-Clermont, en panne d'essence. Tout le monde avait pavoisé et le drapeau tricolore flottait à chaque maison.

 

Vers u


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Le texte libre par Celestin Freinet